samedi 22 septembre 2018
Santé publique

Repenser nos relations aux soignés

Chirurgien à Garches, Philippe Denormandie s’occupe de grands handicapés. Dans sa Speed Vision au Festival de la Communication Santé, il pointe du doigt la difficulté des relations soignants - soignés due à la rapidité d’accès à l’information et souligne la prouesse de trouver avec le patient, le compromis de ce qu’il souhaite à partir de l’information qu’il a reçue et de construire avec lui.

En consultation, les patients ont une incroyable capacité à venir avec une information forte sur laquelle ils ont travaillé sur Internet. Les blogs sont extrêmement importants, tout comme les associations, mais au-delà de tout cela, le partage devient absolument majeur pour les patients. L’information, en particulier en matière de santé, autour du médicament, se diffuse de plus en plus rapidement, ce qui peut avoir des effets délétères.

Patients : un besoin de croire pour aller mieux
L’accès à l’information permet aux patients de croire. Si vous ne croyez pas, votre résultat en terme thérapeutique est moins bon. Un certain nombre de travaux ont apporté des preuves dans ce domaine et, pour croire, il faut pouvoir participer de manière active. Vous avez une information que vous considérez comme importante vis-à-vis de votre maladie et vous êtes capable d’apporter des solutions. Il n’y a qu’à regarder le succès considérable des médecines alternatives et complémentaires. 15% à 20% des patients en rechute de cancers préfèrent arrêter les traitements et partir en médecines alternatives /complémentaires. Les conclusions de différents travaux révèlent que les patients ont le sentiment de ne pas avoir été écoutés et qu’ont leur a « imposé un traitement », alors qu’ils ont été capables par une information partagée de pouvoir construire et croire au traitement qu’ils vont entreprendre. Il s’agit du fameux effet placebo, « nocebo ».

Un besoin de reconnaissance des soignants
Les chirurgiens, les aides-soignants, les infirmiers… tous les professionnels de santé ont des métiers stressants. S’ils n’ont pas le sentiment d’être reconnus, ils ne vont pas bien. Là encore, une littérature extrêmement abondante indique que le mal être a un impact direct sur la qualité du soin et nous entrons dans un cercle vicieux : pas de croyance, pas de reconnaissance, un impact négatif sur le soin et ainsi de suite. Si nous prenons les chiffres de la dernière étude du Conseil de l’Ordre concernant les personnels soignants, près de 40% des médecins se disent en dépression, 12% ont eu des envies suicidaires, mais encore plus grave, 4,2% des jeunes médecins ont eu des envies suicidaires dans le mois précédant l’enquête ; même chose du côté des infirmières. Le manque de reconnaissance a un impact absolument majeur. La perte de sens de sa fonction fait que la personne se sent démunie, encore plus avec les contraintes économiques actuelles. D’où l’importance d’assurer une information médicale fiable, vérifiable.

Une relation médecin/patient qui ne repose plus sur le savoir
La connaissance du savoir n’est pas la base des relations ; tout est remis en cause car le patient se considère comme un sachant grâce à l’information qu’il détient. La prouesse n’est plus technique, elle est de trouver avec le patient, le bon compromis correspondant à ce qu’il souhaite. Tous les traitements ont des avantages et des inconvénients. Les professionnels de santé doivent créer avec le patient son parcours thérapeutique. C’est une révolution. Je me sens à des années lumières de ce que j’ai appris ; nous sommes dans une logique complètement différente. Nous devons construire avec le patient, travailler sur des logiques de contrat. De plus en plus, le médecin va être évalué non plus sur des logiques de qualité de vie, mais sur l’atteinte ou non du contrat, sur le souhait du patient. Cette prouesse du compromis est l’enjeu de la médecine nouvelle, un enjeu que nous devons construire ensemble.

Donner davantage de temps aux soignants
Pour pouvoir se poser, pour écouter, pour savoir écouter, pour réfléchir avec un patient et construire avec lui, il faut du temps et une certaine liberté dans la tête. Cette communication intime est un élément clé de cette médecine différente que nous allons devoir exercer, ce qui remet en cause notre système de formation. Pouvons-nous continuer à former des gens sur des logiques de connaissances ou doit-on travailler sur des logiques de compétences ? Cette transformation est indispensable. Nous sommes dans une vraie révolution de cette communication. Les outils sont obligés de nous requestionner. Nous avons deux solutions, soit nous subissons et regardons le malaise, soit nous reconstruisons une médecine extrêmement positive. Pour y arriver, nous devons imaginer et repenser, tous ensemble, cette médecine nouvelle. 

En savoir plus, http://www.festivalcommunicationsante.fr/