samedi 22 septembre 2018
Conférences

Sciences, Médecine et Médias, quand l'info dérape !

A l’occasion de la 28ème édition du Festival de la Communication Santé, Stéphanie Chevrel, fondateur de l’Observatoire de l’Information Santé, relate le récit d’une dérive médiatique portant sur le cancer et le hasard. Ces dérives qui présentent des risques parfois importants pour notre santé, tant sur le plan individuel que sur les orientations des politiques de santé publique, tendent à se multiplier avec l’émergence des nouveaux médias et des réseaux sociaux. La vigilance dans le traitement de l’information santé est de mise.

Une information vraie, authentique, réelle, portant sur le cancer, va être mal interprétée et diffusée de façon tronquée, dénaturée dans les médias du monde entier. Cette dérive médiatique dure 13 jours. Elle est emblématique de la façon dont l’information scientifique est de plus en plus souvent traitée aujourd’hui.

Une information scientifique devenue sensationnelle
Le 1er janvier 2015, une dépêche AFP, diffusée à 20h, titre : « le cancer dû à un manque de chance ». La dépêche Reuters précise que « 2 cancers sur 3 sont dus au hasard ». Cette information sensationnelle qui associe les mots cancer et hasard, interpelle car elle va à l’encontre de toutes nos politiques publiques de prévention des cancers. A l’origine de ces deux dépêches explosives, une publication à paraitre le lendemain dans la revue Science. En moins de deux heures, l’emballement médiatique est lancé ! Le lendemain, à la une de Google, plus d’une centaine d’articles sont déjà référencés. Ils reprennent mot pour mot les dépêches, le fameux « copier-coller », seuls les titres changent. Plus les titres sont sensationnels, plus ils vont faire exploser les compteurs de Google et être partagés en boucle, à l’infini sur les réseaux sociaux dans le monde entier. Le titre le plus accrocheur : « Le hasard, cause principale de cancer » !

Des journalistes experts aux aguets
Certains journalistes, perplexes devant cette information, vont toutefois demander sa confirmation aux experts. Mais combien d’entre eux – journalistes ou experts -, le 2 janvier, ont-ils lu la publication originale ? En réalité, les auteurs de la publication scientifique expliquent dans leur article, les raisons pour lesquelles certains organes présentent plus de risques que d’autres de développer un cancer. Les scientifiques exposent ainsi une hypothèse de travail et leurs conclusions sont reprises dans le titre de la publication : « La variation du risque de cancer selon les organes peut s’expliquer par le nombre de divisions des cellules souches ». Une telle information transmise ainsi dans les rédactions, un 1er janvier, à 20h, n’aurait jamais déchainé ce buzz mondial. Autre détail d’importance, les auteurs ont étudié 30 cancers, mais pas les plus fréquents comme celui du sein ou de la prostate, il était donc impossible de faire état de 2/3 des cancers dus à la malchance.

Les raisons d’un emballement médiatique
Deux acteurs ont une grande part de responsabilité dans cette dérive : la revue Science qui a publié l’information en faisant le choix d’associer au mot cancer, le terme de « bad luck », et qui a même titré sa Une, le 2 janvier, « Are most human cancers due to bad luck ? » ; de quoi déclencher un buzz mondial. Cette information a été portée par une mécanique de communication extrêmement bien huilée de l’université Johns Hopkins dans laquelle travaillent les deux auteurs qui a envoyé aux journalistes, quelques jours avant la publication, un communiqué de presse employant le terme de « bad luck » dans son titre, largement étayé par les auteurs. Or, le journaliste de l’AFP a rédigé sa dépêche à partir de ce communiqué. Alors quel intérêt pour ces acteurs prestigieux de diffuser de telles nouvelles ? En réalité, tous sont soumis à des enjeux économiques surtout lorsqu’il s’agit du cancer, et à des enjeux politiques, de notoriété et de réputation, le fameux « publish or perish ».

Des veilleurs de l’information santé rétablissent la vérité
Parallèlement, trois acteurs ont œuvré pour mettre fin à cette dérive : les scientifiques anglosaxons qui vont être nombreux à réagir rapidement et de façon très critique sur les réseaux sociaux ; les patients, en colère, vont eux aussi interpeller les scientifiques et les journalistes, leur demandant s’ils se soucient des malades et de leur famille en diffusant de telles nouvelles ; le troisième acteur, ce sont les journalistes scientifiques. En France, Le Monde, dès le 1er janvier, et Sciences et Avenir, le 2 janvier, vont immédiatement signaler les biais de l’étude et rappeler les règles de prévention. Après 12 longs jours de déferlement médiatique, l’OMS diffuse un communiqué de presse, « non la plupart des cancers ne sont pas dus à la malchance », qui va là encore être largement repris par les journalistes scientifiques qui rappellent à nouveau les règles essentielles de prévention des cancers. Fait rarissime dans l'histoire de Science, sa journaliste scientifique publie, le même jour, un mea-culpa dans lequel elle reconnait avoir commis certaines maladresses en écrivant son article. Or, certaines parties de son papier avaient été soumises aux auteurs de la publication…

Qu’apprendre de cet exemple de dérive médiatique ?
Aujourd’hui, une information fait le tour du monde en moins de deux heures et le journaliste doit être le premier à la publier. Nous sommes ainsi entrés dans une nouvelle ère, l’ère des avatars de l’information ! Cette dépêche de l’AFP, ce communiqué de presse de Johns Hopkins, ce titre à la Une de Science ne sont que des reflets, des fragments de l’information d’origine. Nous devons réfléchir à un nouveau GPS de l’information santé, développer de nouveaux outils d’analyse comme le Décodex du Monde ou les décryptages que nous relayons sur l’Observatoire de l’Information Santé. Bien sûr, le journaliste doit remonter à la source, mais il doit aussi plus que jamais distinguer la vraie information de ses nombreux reflets pour demeurer le garant d’une information scientifique authentique et fiable.

Quant au hasard, le mathématicien et physicien Henri Poincaré disait déjà, il y a quelques années : « Le hasard n’est que la mesure de notre ignorance ».

 
Speed Vision enregistrée au 28ème Festival de la Communication Santé à Deauville, le 24 novembre 2017. Publication : Cancer et hasard. Une dérive médiatique passée au crible, Les Tribunes de la Santé 2016/4 (n°53), Presses de SciencesPo.

En savoir plus, http://www.observatoiredelinfosante.com/

http://www.festivalcommunicationsante.fr/